Qu’est-ce qui bloque au Burundi ?

Pierre-Buyoya-850x500Depuis avril 2015, la situation politico-sécuritaire est compliquée au Burundi. Le pays s’achemine dans une période pré- génocidaire et une guerre qui pourra durer longtemps. L’équation burundaise a des inconnues qui posent des soucis aux politiciens burundais.

Le pays se dépeuple, le peuple meurt, les caisses se vident, les cadavres s’entassent. La communauté internationale observe le rapport des forces et se demande s’il faut se ranger du côté de celui qui a la force pour le moment ou soutenir ceux qui ont le verbe mais qui ne dispose pas de force militaire pour faire la violence.

Beaucoup de Burundais se demandent pourquoi  la crise perdure et pourquoi l’opposition n’arrive pas à changer le cours des évènements.

La stratégie de Nkurunziza dérange et déroute

L’homme est imprévisible. Il ignore la logique et ceux qui ont appris la logique sont déboussolés. Il agit comme un lion enragé qu’on trouve dans sa forêt. Personne ne connaît sa réaction future. Il a compris la leçon des autres chefs d’Etat africains. Ils arrivent au pouvoir et  quittent morts. Il a adopté sa stratégie du silence et de refus de dialogue avec des contradicteurs. Il accepte ceux qui lui disent qu’il a raison comme le Président sud-africain Jacob Zuma.

Il tue ses opposants et toute personne ayant ou pouvant contester son troisième mandat. Il protège les tueurs au service de son troisième mandat. Il gagne du temps pour durer. Il attend l’arme fatale contre ses opposants, la faim. Il pense que certains pourront déposer les armes et se rendre pour demander pardon. Quelques politiciens du CNARED sont en cours de préparation pour faire allégeance à Nkurunziza. Un gibier attrapé permettra à Nkurunziza de reprendre du soufle comme la capture du gibier Rwasa.

Nkurunziza déroute car tous les pronostics de ses opposants ont échoué. On lui avait donné moins d’un an. La réalité est toute autre. Nkurunziza a quelques années au pouvoir si aucun politicien ne se révèle pas un grand stratège. On y reviendra. Il déroute la communauté internationale car il n’écoute pas et se moque de leurs sanctions.

L’opposition en quête d’un sauveur

L’opposition burundaise réunie au sein du CNARED traverse une phase difficile. Elle doit continuer à exister. Nyangoma a perdu lors des dernières élections au profit de Minani. Sa défaite a été perçue comme une exclusion. On a déjà un problème de compréhension de la démocratie. Quand on est chef on peut être battu et rester dans le groupe en étant solidaire avec les autres.

La grande question qui se pose est de savoir combien d’opposants se battent  contre Nkurunziza pour le bien du peuple ou pour arriver à sa place et manger. Le président du CNARED minani est à la tête d’un mouvement composé par plusieurs partis politiques n’ayant pas de vision commune du pouvoir ou même n’ayant aucune vision du pouvoir. Le plus important étant d’arriver à la table de la mangeaille pour se servir au lieu de servir le peuple. L’opposition civile est à la recherche des négociations alors que Nkurunziza n’en veut pas. L’opposition est convaincue que son rôle commencera réellement quand il y aura des  négociations. A part implorer la communauté internationale qui est sourde, l’opposition ne s’est pas donné les moyens pour contraindre Nkurunziza aux négociations.

Est-ce que Minani est l’homme providentiel du CNARED? Il lui manque déjà un parti  fort lui appartenant. Minani avait un différend avec son parti d’origine le FRODEBU. Aujourd’hui, le FRODEBU ne clarifie pas sa position par rapport à la sortie du directoire du CNARED de Bamvuginyumvira. Le leadership de Minani devra passer par la fusion des deux FRODEBU original et Nyakuri.

 La gestion du CNARED  sera beaucoup plus compliquée pendant les négociations et surtout après car chaque parti garde sa ligne et il présentera son candidat en cas d’élections. Le tort du CNARED est de pas avoir défini une vision commune du pouvoir et l’engagement de diriger ensemble en cas de victoire aux élections issues des accords après les négociations. Le problème du CNARED est aussi l’oubli des partis d’origine. Ces partis, à part quelques uns, sont déjà oubliés par leurs dirigeants. Il manque la mobilisation des militants. Même si on est dans une coalition mais il faut consolider la base d’abord. Certains partis risquent de se retrouver avec des coquilles vides.

La médiation a son agenda et Nkurunziza le sien

Le médiateur dans le conflit burundais Benjamin Mkapa avait donné beaucoup d’espoirs chez certains. Le Président Museveni avait montré ses limites en tant que médiateur et aussi en tant que Président ne respectant ni la démocratie ni les droits de l’homme dans son pays.

Le médiateur Mkapa n’est pas un novice dans la politique mais en tant qu’ancien Président de la Tanzanie, il a un problème lié à une mauvaise  lecture de la question burundaise par les ténors du CCM, parti au pouvoir. La lecture ethnisée de la question burundaise fausse la médiation et aussi la stabilité du Burundi.

Benjamin Mkapa a déjà donné des signes aux bailleurs de fonds de la volonté de faire durer la médiation. Il est payé par ces bailleurs dans cette médiation. Plus la médiation se prolonge, plus il garde son job. Les Burundais peuvent attendre. Cela peut arranger certains burundais qui peuvent y voir en Arusha II pour construire leurs maisons avec les perdièmes.

Le troisième mi- temps avant le début du match semble durer. Après les consultations, Mkapa s’achemine dans des reports, des convocations aux négociations incohérentes et bientôt un dialogue du pouvoir avec le pouvoir ou des partis qui n’ont plus de militants et qui veulent tirer leurs légitimités à Arusha.

Les prolongations de Mkapa arrangent Nkurunziza qui pense que plus la crise dure, plus les politiciens de l’opposition auront faim et iront s’agenouiller devant lui pour demander pardon. Des négociations sont en cours pour décrocher quelques petits poissons qui négocieront avec Nkurunziza. Rwasa sera considéré comme un opposant. Le cinéma sur son insécurité, sa traque par le pouvoir était dans le cadre de la préparation de ce dialogue. Le pouvoir lui a permis de faire campagne sans élection pour montrer qu’il a des militants dans le pays et donc que c’est lui l’opposant authentique. Rwasa garde sa sécurité en tant que vice -président de l’Assemblée Nationale et les policiers de sa sécurité sont désignés par les proches de Nkurunziza. Si Nkurunziza décide de l’assassiner, il pourra le faire dans la minute qui suit.

L’agenda de Nkurunziza suit son cours. Les discussions ajournées lui permettent de gagner du temps pour terminer son mandat et d’éliminer toute personne pouvant être  dans les maquis ou qui a manifesté.

Et la communauté internationale ?

Ah la fameuse communauté internationale! Les Burundais en parlent sans fixer les frontières. Est-ce que les africains font partie de la communauté internationale? Dans la conception des Burundais, non. Et la Chine, et la Russie ?

Cette fameuse communauté internationale qui faisait la pluie et le beau temps lors de la guerre froide était en réalité l’occident. Aujourd’hui, nous vivons une période guerre froide qui ne dit pas son nom. La communauté internationale manque de force pour imposer la paix dans plusieurs pays dont le Burundi. La course aux riches mines de l’Afrique entre l’occident et la Chine a changé la donne. La démocratie est devenue une notion de seconde zone. Un dictateur qui se maintient au pouvoir et qui brade les matières premières est soutenu. Il est facile de changer un chef d’Etat qui veut renoncer au franc CFA ou qui veut attribuer le pétrole à une autre puissance au moment où on est dans une zone d’influence de telle autre puissance.

Il y a déjà plus de 10 000 morts au Burundi, plus de 250 000 réfugiés burundais. La communauté internationale observe et jauge le rapport de force. Cette communauté analyse des rapports de force sur le terrain. Elle est aussi réceptive à la médiatisation du conflit. Elle craint que son opinion publique se dise qu’elle n’a rien fait. L’inactivité par rapport à une crise très médiatisée peut faire perdre les prochaines élections celui qui est au pouvoir.

Le pouvoir de Nkurunziza est financé en partie par les missions militaires comme l’AMISOM. Beaucoup de Burundais aimeraient que cette mission s’arrête pour les 5 400 militaires burundais.

Qu’est-ce qui a bloqué le départ de l’AMISOM? Deux pays ont la clé de cette sortie à savoir la France et les Etats Unis d’Amérique. La France était pour la sortie. Voulait-elle l’entrée dans cette zone de la corne de l’Afrique d’un pays de sa zone d’influence comme le Tchad pour remplacer le Burundi? Nous n’avons pas de réponse. Les USA s’opposent à la sortie du Burundi de l’AMISOM. D’abord, les puissances occidentales continuent à se partager les zones d’influence en Afrique. La carte que nous avons dans nos écoles ou dans les bureaux n’est pas la vraie carte de l’Afrique. Il y a eu la conférence de Berlin 1885 mais version moderne. Quand les responsables des puissances se rencontrent pour parler de l’Afrique, ils sortent une autre carte à laquelle nous les Africains n’avons pas l’accès. Ainsi, la Somalie se trouve dans la zone américaine comme le sahel, l’Afrique centrale dans la zone française. Les USA ont le dernier mot pour décider qui rentre ou sort de l’AMISOM.

Si les Américains ne veulent pas que les Tchadiens y aillent au moment où les Ethiopiens sont mobilisés sur la frontière avec l’Erythrée, les Burundais ne pourront pas quitter l’AMISOM. La situation de l’AMISOM est compliquée. Les Ethiopiens sont perçus comme des occupants par les Somaliens et cela risque de renforcer El Shebab. La guerre d’Ogaden a laissé des séquelles. Le Kenya manque d’expérience et ses militaires sont dans une situation fragile en Somalie. Il n’est pas exclu qu’ils décident de sortir pour se repositionner aux frontières. L’Ouganda refuse l’engagement en zones avancées de ses militaires et commencent à se fatiguer dans cette jungle somalienne. Les militaires burundais sont devenus des chairs à canon et le pouvoir de Bujumbura n’est pas inquiété par le nombre de morts en mission AMISOM. Il laisse les militaires s’avancer en zones risquées sans une logistique adéquate sans parler de munitions. Naguère redoutés, les militaires burundais affaiblis par leur commandement sont devenus une proie facile d’El Shebab. Voilà la situation qui embarrasse les Américains et qui leur enlève l’option de renvoyer les militaires burundais. Le Rwanda n’a pas envie d’envoyer ses militaires dans la jungle somalienne.

Où sont passés les mouvements rebelles?

FOREBU est né dans la grande médiatisation. Il a été difficile d’identifier les vrais chefs au départ. Aujourd’hui, le mouvement a révélé les noms de ses vrais chefs. Le général Niyombare est le chef du FOREBU. Après les attaques des camps militaires, ce mouvement est silencieux sur le terrain. Les temps passent et l’oubli semble gagner du terrain pour ce mouvement. Tout est effort. Quelque soit la mission qu’on s’assigne, seul le travail paye.

RED Tabara est né après la création du FOREBU. Le nom de son responsable n’a pas été communiqué rapidement. Des spéculations n’ont pas manqué. Ce mouvement avait organisé plusieurs attaques des positions de la police. Il n’est plus présent dans la capitale tout au loin au niveau de ses actions. Par ailleurs, il est présent dans le Mugamba et les hauteurs de Burambi. RED Tabara dispose de quelques forces armées mais ne pouvant pas faire des attaques de grande envergure.

Le FNL de Nzabampema est plus actif sur le terrain dans la forêt de la Rukoko. Sa base arrière en RDC est souvent attaquée mais  résiste. Ce mouvement a une duré dans le temps et dispose d’une  discipline et d’une organisation qui surprennent.

Deux oppositions cohabitent à savoir l’opposition pacifique et l’opposition armée. L’opposition pacifique se regroupe dans le CNARED alors que l’opposition armée se retrouve dans trois mouvements à savoir le FOREBU, RED Tabara et le FNL de Nzabampema. Beaucoup de Burundais souhaitent l’union entre les trois mouvements. En principe, l’union concerne des actifs. Or, ces mouvements ont montré des limites. Chacun doit d’abord exister, montrer sa force avant de fusionner comme la fusion n’a pas eu lieu  à la création des mouvements. Il ne sert à rien d’apporter les faiblesses. L’union peut apporter la faiblesse.

Nkurunziza aime le dire dans ses discussions en privé. Seule la force pourra le contraindre de quitter le pouvoir. Les négociations n’ont aucune force sur lui. Si l’embargo est appliqué par le Congo, la Tanzanie et le Rwanda il peut être obligé aux  vraies négociations. Il est fort à parier que le Congo accepte de l’appliquer. La grande inconnue est l’attitude du nouveau Président tanzanien Magufuli qui veut se concentrer sur le développement et la lutte contre la corruption dans son pays.

Malheureusement, l’option militaire semble être la seule issue pour régler la question burundaise face à l’entêtement de Nkurunziza. Il s’agit d’une force militaire qu’elle soit de la rébellion, de l’Union africaine ou de l’East Africa. Je dis bien malheureusement car c’est une solution extrême. Ce n’est pas une solution à encourager. Les négociations sont les seules à  faire sortir le Burundi de l’impasse.

Aujourd’hui, la communauté internationale commence à se lasser de ce conflit burundais. Si la paix revient sans négociations, les sanctions de l’Union européenne laisseront la place à la coopération. C’est du real politik. Le Président Zuma a effectué une visite en France pour demander la levée des sanctions contre le Burundi.  C’est la violence qui inquiète. Les conseillers de Nkurunziza n’ont pas compris que les assassinats jouent contre eux mêmes.

Et alors ?

Le rapport des forces diplomatiques ne laisse pas présager une issue rapide de la question burundaise. La fameuse communauté internationale, y compris la Chine et La Russie, est sur la même longueur d’onde que les pays africains. Aucun pays ne pourra se mettre à dos la communauté internationale. La Chine et la Russie qui soutiennent le pouvoir de Nkurunziza suivent à la loupe cette Union africaine chancelante. Des pays comme l’Angola, l’Afrique du Sud, le Congo, l’Egypte pour ne citer que ceux-là soutiennent à fond Nkurunziza. Ce sont des pays avec une ancienneté diplomatique à ne pas négliger. Ces pays influencent l’Union africaine. L’opposition se trouve dans un coma diplomatique. Seuls les partisans de Nkurunziza sillonnent le monde, expliquent la version de Nkurunziza. Les opposants sont absents dans les médias.

En dehors des actions diplomatiques et médiatiques, c’est la violence qui réveille la communauté internationale. Staline demandait combien de divisions dispose le Pape. La communauté internationale demande combien de milliers de cadavres afin de justifier l’intervention.

La crise risque de durer. Il va falloir que les Burundais s’arment de patience. Les négociations dureront longtemps et seront un échec. L’Union africaine n’enverra aucune force après l’échec de la MAPROBU. Les Burundais ne pourront alors que compter sur eux-mêmes. Un coup d’Etat? A oublier. Une révolte? Pas au Burundi actuel. Une rébellion capable de chasser Nkurunziza du pouvoir? Wait and see pour ne pas heurter les âmes sensibles.

Que faire pour que la paix revienne au Burundi? Il appartient aux Burundais d’apporter des réponses. Il est grand temps que les Burundais sortent des rêves pour regarder les réalités en face. Chacun attend que l’autre chasse Nkurunziza et chacun attend. Après le combat héroïque des jeunes lors des manifestations, les initiatives pour chasser Nkurunziza du pouvoir sont au point mort.

Que sera le Burundi de demain ?

le 10/07/2016, http://burundinews.fr/actualites

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