Et la médiation devint plurielle

(23-11-2013, http://www.iwacu-burundi.org) Suite à la crise de confiance consécutive aux différentes tragédies que le Burundi a connues, la médiation assurée autre fois par les «Bashingantahe » pour faire régner la concorde sociale, n’est plus leur chasse gardée. Dépassés par les événements, les Burundais font recours aux facilitateurs étrangers. Au pays, les « Bashingantahe » doivent composer avec les élus locaux et d’autres personnes éprises de paix et de justice.

Intahe ou la baguette judiciaire ©dr

Intahe ou la baguette judiciaire ©dr

D’après Zénon Manirakiza,  membre du Conseil national des Bashingantahe, ancien président de la Fondation Intahe et ancien membre de la Commission de réhabilitation de l’institution des ’’Bashingantahe’’, cette institution des ’’Bashingantahe’’ a des racines profondes.
Avant la colonisation, raconte-t-il, les notables sont garants du bon ordre et de la tranquillité, ils jouent le rôle de conseiller des princes et même du roi. « Ils assurent la fonction de prévention et de résolution des conflits », précise-t-il.

Il poursuit son récit : « Disposant de la baguette judiciaire, ’’Intahe’’, ils sont si importants que même le roi se soumet aux décisions de cette institution remontant au tout premier roi, Ntare Cambarantama ».
Par leurs sages conseils, explique-t-il, ces « bashingantahe » régulent le pouvoir et l’adage «Kananira bagabo ntiyimye » (celui qui s’aliène les sages ne peut pas régner), est une sorte d’avertissement.

Samandari, pas si bouffon

Dans un conte, raconte Zénon Manirakiza, Samandari use de ses subterfuges pour amener le roi à recourir aux conseils des « bashingantahe » au lieu de condamner tout prévenu sans des preuves.
Sachant que le volume des légumes se réduit avec la cuisson, Samandari, feignant d’aller voir une personne qui l’appelle, demande à Sa Majesté le Roi, de surveiller sa marmite pleine d’amarante. A son retour, Samandari trouve ses amarantes diminuées. Il accuse alors le roi d’avoir mangé sa pitance.
Voulant crier au scandale, le roi l’en empêche en lui promettant des présents. Prenant la parole à la cour, Samandari disculpe le roi mais fait passer un message : « Il ne faut plus que des innocents soient condamnés sans preuves sur de fausses accusations. »

Au départ était « Ngoma ya Sacega »

Par leur serment, souligne Zénon Manirakiza, ces notables mettent en avant l’intérêt commun, c’est en médiateurs qu’ils tranchent les litiges en toute équité et dans un esprit non répressif. « C’est pour communier que tout le monde partage la bière après chaque affaire conclue », note ce Mushingantahe.

En frappant le sol à l’aide de la baguette judiciaire au bout de chaque énoncé lors des palabres, le notable prend à témoin les « bashingantahe » présents et décédés dont Ngoma ya Sacega, le héros de l’ « intahe » pour son intégrité en toute circonstance.
Il est à l’origine de cette institution, souligne Zénon Manirakiza, pour avoir osé trancher en défaveur de la Mort, « Urupfu », en conflit avec Dieu, « Imana ». La Faucheuse prétend être maîtresse de la vie puisque pouvant l’ôter.
Appelé à assurer la médiation malgré les menaces proférées par la Mort, Ngoma ya Sacega ne lui donne pas raison. Elle l’exécute. Mais avant ce rendez-vous fatal, il confie à quelques hommes ce qui l’attend : une mort inéluctable pour sa décision de dire la vérité quel qu’en soit le prix. Il leur demandera de faire pareil quoi qu’il en coûte.

Quand le pouvoir s’en mêle… ©dr

Quand le pouvoir s’en mêle… : le président Pierre Buyoya saluant des membres de l’Institution des Bashinganthe ©dr

Les « Bashingantahe » face à la chicotte et au parti unique

Lors de la colonisation belge, explique Zénon Manirakiza, les ’’Bashingantahe’’ sont dénigrés, les Blancs les qualifient de « petits groupes composés d’une élite riche jugeant les pauvres et de façon injuste ».
A la moindre faute, note Zénon Manirakiza, ils sont fouettés publiquement mais ces ’’Bashingantahe’’ supportent cette humiliation. En 1943, les Belges mettent en place des tribunaux et interdisent aux notables de trancher les litiges.

Après l’indépendance du Burundi, fait remarquer Zénon Manirakiza, les nouveaux maîtres instrumentalisent cette institution. « Lors du parti unique, seuls les plus zélés sont investis. L’intégrité compte peu », déplore ce membre du Conseil national des Bashingantahe.
« Des élèves seront déclarés notables après avoir obtenus leur diplôme de même que des militaires après le Centre d’instruction», regrette Zénon Manirakiza. Selon lui, le régime Bagaza enfonce le clou en 1985 en interdisant l’ investiture des notables même s’ils ont bravé cette interdiction.

Lors du régime Buyoya, un décret-loi régissant le Conseil des Bashingantahe pour l’Unité et la Réconciliation est signé, c’était le 3 janvier 1997 :« J’en fais partie mais dès la première réunion, je propose que cet organe soit plutôt appelé ’’Commission de réhabilitation de l’institution des Bashingantahe et nous avons travaillé sur cette base », se rappelle Zénon Manirakiza.

Le temps des médiateurs

Avec la période des combats intenses entre l’armée et les groupes rebelles, les partis politiques sont à couteaux tirés, la crise de confiance est à son comble. « Les notables sont des Burundais comme tant d’autres, quand la tragédie frappe, ils sont tout aussi concernés. Là où les notables n’ont pas pu se mettre ensemble pour dire halte, il y a eu des tueries», regrettera-t-on. Excédée, la classe politique appelle l’ancien président tanzanien, Julius Nyerere, puis Nelson Mandela, l’ancien Chef d’Etat de la Rainbow Nation.

« En allant à Arusha, on recherchait des ’’Bashingantahe’’, car au pays nous avions échoué » ©dr

« En allant à Arusha, on recherchait des ’’Bashingantahe’’, car au pays nous avions échoué » ©dr

« En allant à Arusha, on recherchait des « Bashingantahe », car au pays nous avions échoué », se défend Fidèle Miraro, notable à Bisoro. « Cela n’honore pas le pays, la dignité d’une nation, c’est aussi sa capacité à réconcilier sa population», regrette le Mushingantahe Zénon Manirakiza.
Etant parti pris, les ’’bashingantahe’’ sont assimilés au pouvoir. Commence alors une guéguerre entre les « élus » et les « investis ».

Des « bagabo », ces hommes épris de paix et de justice, interviendront. « Aujourd’hui, la responsabilité incombe en premier aux élus locaux mais des ’’bashingantahe’’, par leur expérience, peuvent contribuer dans le règlement des conflits », fait savoir le Sénateur Jérémie Kekenwa du CNDD-FDD. Selon lui, l’utilisation du mot ’’abagabo’’ pour dire des citoyens responsables, n’est pas politique : « Les adages concernant la bravoure, la justice, le bon comportement, la vérité, la protection des gens en difficulté, utilisent ce vocable », affirme l’Honorable Kekenwa.
Zénon Manirakiza du Conseil national des Bashingantahe dit le contraire : « C’est une erreur, quand ce vocable ’’abagabo’’ est évoqué, il s’agit en réalité des ’’bashingantahe’’ ».

Il s’appuie sur un autre dicton : «’’Umugabo si urucumu’’, pour dire que la valeur d’un homme ne se mesure pas par le port d’une arme mais par sa parole qui peut changer des situations sans effusion de sang », affirme cet ancien président de la Fondation Intahe.

En 1993, des «bashingantahe» sont intervenus au péril de leur vie

« L’injustice m’exaspérait et m’a poussé à me faire investir en 1990 à l’âge de 36 ans », témoigne Fidèle Miraro, notable à la colline Musumba, en commune de Bisoro dans la province de Mwaro après avoir félicité Onesphore Muhunira, fraîchement investi. « Il n’y a pas de cadre d’expression en dehors du cercle des notables », fait-il savoir après avoir partagé la bière de sorgho, pour la première fois, avec les vieux ’’bashingantahe’’.
Ils lui rappellent la célèbre formule d’investiture : « Muhunira, reçois cette baguette judicaire héritée de Ntare. C’est pour toi un pacte de fidélité à l’éthique des notables. Tu es dorénavant assermenté…Fais tienne l’éthique des notables, tu courras à ta perte si tu t’en écartes. Tu auras trahis ton père et tes aïeux, ce sera un manquement envers les notables, tu seras en rébellion contre Dieu et le Burundi ».
Selon le Mushingantahe Miraro, lors des tueries d’octobre1993, des notables ont risqué leurs vies pour les autres. Il explique : « Des Hutu et des Tutsi fuyant Kayokwe étaient accueillis chez nous. Il leur a été signifié de rester unis et de ne pas reproduire les tragédies de Kibimba ».

Des « bagabo » ou « pilliers de l’humanisme » à Kibimba

« Dans notre société, on ne doit pas nécessairement être investi ’’mushingantahe’’ pour concilier les gens, restaurer la paix et la concorde sociale », fait remarquer Mélance Ntahompagaze, membre du Comité de paix à Kibimba. « Cette zone a connu des atrocités en 1993. Des élèves ont été brûlés vifs », raconte ce ’’pilier de l’humanisme’’ communément reconnu comme un ’’umugabo’’, un homme épris de paix et de justice, un citoyen responsable.

Il raconte : « Le 6 décembre 1994, nous avons créé un Comité de paix comprenant des Hutu et des Tutsi. On se réunissait clandestinement. Il y a eu par après des séances de rapprochement entre les déplacés tutsi à l’école secondaire de Kibimba et des Hutu qui se terraient dans les collines », souligne Mélance Ntahompagaze.

Zénon Manirakiza (au milieu), lors d’une rencontre sur la réhabilitation de l’institution des Bashingantahe ©dr

Zénon Manirakiza (au milieu), lors d’une rencontre sur la réhabilitation de l’institution des Bashingantahe ©dr

« Aux temps forts de la crise, plusieurs sites de déplacés ont été attaqués sauf celui de Kibimba, ce n’est pas un hasard », fait remarquer ce ’’pilier de l’humanisme’’. Il explique : « Certains membres du Comité de paix avaient des fils au maquis et quand une attaque se préparait, les déplacés étaient informés. Et quand les militaires voulaient lancer des opérations de ratissage, les populations restées sur les collines étaient averties ».
« Il y a à côté des ’’Bashingantahe’’, d’autres citoyens engagés, épris de paix, que la population appelle ’’Abagabo’’, ils ont fait un travail remarquable », fait savoir Anne-Marie Hakizimana, membre du Comité de paix dans le site de Canyoni sur la colline de Rweru en province de Gitega.

Quand les « bashingantahe » investissent une femme

Parmi les innovations apportées par le Conseil national des Bashingantahe, explique Zénon Manirakiza, figure l’investiture des femmes. C’est le cas de Mme Christine Ntahe, ancienne journaliste, la première femme investie notable à titre individuel, il y a 20 ans.
Elle témoigne : « Mon père était notable, c’était mon modèle, il réconciliait les gens en conflit, s’occupait des orphelins et des pauvres. Avant, quand un homme était investi, son épouse l’était aussi. Elle recevait une corbeille. Quand les notables se retiraient pour statuer lors d’un procès, c’était pour consulter leurs épouses ».

L’Ombudsman, médiateur nouvelle version

Le rôle de l’ombudsman a été déterminé par les Accords d’Arusha de 2000, signale Zénon Manirakiza du Conseil national des ’’bashingantahe’’, c’est une institution politique. « Ceux qui pensent que l’ombudsman occupe la place des notables se trompent. Il s’occupe de la gestion des conflits opposant l’administration à la population et non entre individus. Mais les notables sont prêts à collaborer avec cet organe.  Notre souhait est que l’ombudsman puisse continuer à assurer son rôle pour le bien de la population », fait savoir ce membre de la Fondation Intahe.
Selon Mélance Ntahompagaze, membre du Comité de paix à Kibimba, « on peut toujours respecter les traditions, mais ce n’est pas ce qui pousse les gens à faire du bien. Toutes les personnes soucieuses de la concorde sociale doivent se mettre ensemble pour faire du bien », conclut-il.

Le débat : La foire aux médiateurs

Autre temps, autres perspectives, aujourd’hui, les Bashingantahe n’ont plus le monopole de la médiation. A leurs côtés, les Bagabo, les élus locaux ou encore l’ombudsman. Toutefois, on s’interroge si tout ce monde est considéré comme médiateur au même titre. Dans ce débat, trois invités : Balthazar Habonimana, du Conseil National des Bashingantahe, Jérémie Kekenwa, sénateur du CNDD-FDD et le Pr Denis Bukuru.

Balthazar Habonimana: « Que pouvaient faire les Bashingantahe devant les blindés et les kalachnikovs ? » ©Iwacu

Balthazar Habonimana: « Que pouvaient faire les Bashingantahe devant les blindés et les kalachnikovs ? » ©Iwacu

Si certains Burundais décident à une époque de ne plus se confier aux Bashingantahe après les évènements sanglants de 1965, 1972, 1988, 1993, etc., si les présidents Nelson Mandela et Julius Nyerere assurent la médiation entre Burundais à Arusha entre 1998 et 2000, ce n’est pas parce que les médiateurs traditionnels n’existaient plus.

D’après Balthazar Habonimana, président du Conseil National des Bashingantahe, ils ont été tout simplement dépassés par les évènements qui avaient pris une ampleur politico-ethnique. « Que pouvaient faire les Bashingantahe avec leur baguette dite Intahe devant les blindés et les kalachnikovs ? » Pour, M. Habonimana, qu’on le veuille ou non, n’eût été l’intervention des Bashingantahe, la situation aurait été chaotique. Il persiste et signe : « Nous n’avons pas perdu nos pédales, le rôle réconciliateur reste le nôtre ».

Pourtant, Jérémie Kekenwa, sénateur du CNDD-FDD, ne reconnaît que partiellement le rôle des Bashingantahe et fustige ce désengagement des Bashingantahe au moment où ils devaient faire preuve de responsabilité sociale. Alors que Balthazar Habonimana ne doute pas de l’influence due à la présence de la baguette judiciaire, « Intahe », sur toutes les collines du pays, le sénateur du CNDD-FDD est catégorique : « Là où siégeaient les notables pour les procès, aujourd’hui ce sont les élus locaux qui prennent la relève ». Pour M. Kekenwa, si les notables collaborent toujours avec les élus locaux, c’est pour une courte durée. « Le changement est un processus. La loi est claire, le plus grand rôle incombe aux élus locaux. Dans le pire des cas, assure Jérémie Kekenwa, ce sont les cours et tribunaux qui sont saisis.»

Rien d’autre qu’une simple opposition de la tradition et de la loi

Pr Denis Bukuru, expert, pense quant à lui que les deux protagonistes ne sont pas loin l’un de l’autre dans leur raisonnement : « Autrefois, il n’y avait pas de différence entre les notables et les élus locaux parce qu’ils étaient élus par le peuple et pour le peuple. » De surcroît, l’« Intahe » était comparable dans le temps au tribunal, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Pr Denis Bukuru déduit qu’il y a des notables qui sont élus, conformément aux traditions et d’autres qui sont élus en fonction de la politique de la nation.
Pour le Pr Bukuru, personne ne devrait se sentir supérieur à l’autre : « Dans tous les pays, les lois sont faites en fonction de la culture. Mais quand les lois s’opposent à la tradition, ceci engendre des problèmes. »

Le choix des Bashingantahe mis en doute

Le sénateur du CNDD-FDD conteste la façon dont les notables sont choisis : « Ils sont élus par un groupe restreint de notables alors que les élus locaux sont élus par le peuple». L’Honorable Jérémie Kekenwa ne cache pas son amertume quand des notables vont jusqu’à exiger des cruches de bière pour être investi Mushingantahe afin de réconcilier des gens.
Les Bashingantahe ne sont pas élus en fonction des lois écrites, reconnaît le président du Conseil des Bashingantahe, mais conformément aux traditions : « L’investiture d’un Mushingantahe est communiqué longtemps avant à la population pour qu’elle puisse avoir le temps de se prononcer ». Le jour de l’investiture, insiste-t-il, l’avis du public importe beaucoup : « Comment ces ’’Bagabo’’ nous accusent de procéder à des élections secrètes alors que même la destitution du notable défaillant est publique? »

Le Burundi évolue et la médiation doit suivre

Pour Jérémie Kekenwa, le Burundi évolue et il y a des choses pour lesquelles les notables et les élus locaux ne sont pas compétents. Après Arusha, révèle-t-il, la réconciliation incombe surtout à ceux qui ont été élus par la population : « D’autres institutions comme celle de l’Ombudsman ont aussi un grand rôle à jouer. »
Et Balthazar Habonimana de riposter : « Le Conseil des notables ne nous appartient pas, c’est un héritage de la Nation. Les fondements d’ubushingantahe, que ce soit aujourd’hui ou demain, resteront les mêmes.  Des gens épris de justice et des valeurs traditionnelles demeureront. »
Pour le Professeur Bukuru, que des gens envisagent les choses à la lumière de la culture burundaise et d’autres selon les méthodes modernes, il y va de soi : « L’important, c’est de comprendre et de respecter le rôle de chacun. » Il ne doute pas que le pays est en train d’évoluer dans sa manière de vivre et dans sa culture.
« Que l’on ne commence pas à confondre les choses. Dire que l’ombudsman est au dessus des notables est impensable ». Mon arrière grand-père, se surprend-il, se retournerait dans sa tombe.

par Elyse Ngabire et Abbas Mbazumutima

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